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Des couverts végétaux aux moutons : depuis 2018, une autre façon de faire de l'agriculture

Comment des plantes semées entre deux cultures sont devenues une ressource essentielle pour notre élevage ? Retour sur une pratique qui associe agronomie, biodiversité, production alimentaire et rencontres humaines.
12 octobre 2026 par
Des couverts végétaux aux moutons : depuis 2018, une autre façon de faire de l'agriculture
Association Marchal et fils, Marchal Nicolas

À la Bergerie Marchal & Fils, nous élevons des moutons. Mais pour nourrir nos animaux, nous ne comptons pas uniquement sur les prairies traditionnelles.

Depuis 2018, une partie importante de notre activité repose sur une pratique encore relativement peu connue du grand public : le pâturage des couverts végétaux d'interculture.

Derrière ce nom un peu technique se cache une idée assez simple : faire travailler ensemble les agriculteurs, les plantes et les animaux, pour tirer davantage de bénéfices d'une même parcelle.

Une pratique qui nous a permis de développer notre élevage sans posséder les surfaces agricoles traditionnellement nécessaires à l'alimentation d'un troupeau.

Mais cette aventure n'a pas commencé dans nos prairies wallonnes…

🇫🇷 Tout a commencé par des voyages d'études en France
Parcelles d'essais du paturage en 2018 dans les début de l'exploration de la pratique. Clotures en filets oranges.

En 2017, à l'occasion de voyages d'études et de visites d'exploitations agricoles françaises, nous découvrons des éleveurs qui font pâturer leurs moutons sur des parcelles de grandes cultures, entre deux récoltes.

L'idée nous interpelle immédiatement.

D'un côté, des agriculteurs qui implantent des couverts végétaux pour protéger et améliorer leurs sols. De l'autre, des éleveurs qui recherchent des ressources fourragères pour nourrir leurs animaux.

Pourquoi ne pas faire profiter les deux activités d'une même production végétale ?

À cette époque, nous étions encore peu d'éleveurs wallons à nous lancer dans cette pratique.

Nous avons donc commencé à expérimenter chez nous dès 2018.

Et comme souvent en agriculture, tout n'a pas fonctionné parfaitement dès le départ ! 😅

Il a fallu apprendre à gérer les clôtures, les déplacements du troupeau, les différences entre espèces végétales, les conditions météorologiques et surtout les contraintes des agriculteurs qui nous accueillent.

Car contrairement à une prairie permanente, un couvert végétal n'est disponible que pendant une période limitée. Il faut intervenir au bon moment, sans compromettre la culture suivante.

Avec les années, nous avons progressivement adapté notre organisation.

Aujourd'hui, cette pratique est devenue l'un des piliers de notre fonctionnement.

brebis dans un couvert de colza au milieu d'une plaine de Hesbaye

🌱 Un couvert végétal, c'est quoi exactement ?

Un couvert végétal d'interculture est une végétation implantée entre deux cultures principales.

Prenons un exemple : un agriculteur récolte son blé durant l'été. Plutôt que de laisser sa parcelle nue jusqu'au semis suivant, il peut y implanter un mélange de plantes.

On y retrouve notamment, selon les objectifs agronomiques :

  • Des crucifères, comme la moutarde ou le radis fourrager.

  • Des légumineuses, comme la vesce, le trèfle ou le pois fourrager.

  • Des graminées, comme l'avoine ou le seigle.

  • D'autres espèces, comme la phacélie ou le tournesol.

Ces plantes ne sont pas nécessairement destinées à être récoltées et vendues. Leur premier rôle est de rendre des services agronomiques et environnementaux à la parcelle.

Et ces services sont nombreux.

🌧️ Protéger les sols contre l'érosion

Un sol laissé nu est directement exposé à la pluie et au vent.

Les gouttes de pluie peuvent désagréger les agrégats en surface, favoriser la formation d'une croûte et augmenter le ruissellement.

La végétation joue un rôle de protection : elle intercepte une partie des précipitations et ses racines contribuent à maintenir la structure du sol.

💧 Favoriser l'infiltration de l'eau

Les systèmes racinaires des couverts participent à la formation et au maintien de la porosité du sol.

Ils peuvent ainsi favoriser l'infiltration de l'eau de pluie et limiter le ruissellement, même si les résultats dépendent fortement de la structure initiale du sol, de son tassement et des espèces implantées.

☀️ Limiter l'échauffement du sol

En été, une terre nue peut atteindre des températures très élevées en surface.

En interceptant le rayonnement solaire, un couvert végétal contribue à modérer ces températures et à limiter l'évaporation directe de l'eau du sol.

Attention toutefois : les plantes consomment elles-mêmes de l'eau pour pousser. La gestion d'un couvert doit donc aussi tenir compte des réserves hydriques nécessaires à la culture suivante.

🌾 Mieux gérer l'azote

Les couverts captent une partie de l'azote minéral présent dans le sol, limitant ainsi les risques de pertes par lessivage, notamment sous forme de nitrates.

Les légumineuses présentent un intérêt supplémentaire : grâce à leur association avec des bactéries symbiotiques, elles peuvent fixer de l'azote atmosphérique.

Cet azote et les autres éléments nutritifs accumulés dans la biomasse pourront ensuite être partiellement recyclés dans le système.

🐝 Favoriser la biodiversité

Un couvert végétal diversifié peut offrir des ressources alimentaires et des habitats à de nombreux organismes.

Les espèces qui fleurissent peuvent nourrir les insectes pollinisateurs. Les racines et les résidus végétaux alimentent les organismes du sol, notamment les microorganismes et une partie de la faune souterraine.

Au-delà de l'intérêt agronomique, ces couverts transforment aussi les paysages agricoles.

Là où l'on pourrait voir une terre nue après la moisson, on découvre parfois des hectares de végétation, de fleurs et de vie.

Troupeau de brebis dans une parcelle de couvert végétale à coté de 2 parcelles nues dont la terre est visible et peu active.

🐑 Et si les moutons valorisaient cette végétation ?

C'est ici que notre élevage intervient.

Après plusieurs semaines de croissance, le couvert végétal représente parfois une quantité importante de biomasse.

Cette végétation peut constituer une ressource alimentaire intéressante pour les brebis, à condition que les espèces présentes, leur stade de développement et leur composition soient adaptés aux animaux.

Plutôt que de détruire systématiquement cette biomasse avec une intervention mécanique ou chimique, nous pouvons en valoriser une partie par le pâturage.

Les moutons consomment les plantes et transforment cette ressource en production animale.

Ils restituent également une partie des éléments nutritifs directement sur la parcelle, sous forme de déjections.

C'est une manière de reconnecter deux activités agricoles qui se sont progressivement spécialisées : les grandes cultures et l'élevage.

Arrivée de brebis dans un couvert de colza à l'automne 2026.

Une faucheuse à l'avant, un épandeur à l'arrière ! 😄

C'est une image que nous aimons utiliser pour expliquer le rôle de nos brebis.

À l'avant, elles consomment la végétation.

À l'arrière, elles restituent une partie des éléments nutritifs au sol.

Bien entendu, elles ne remplacent pas parfaitement une faucheuse ou un épandeur : le pâturage est sélectif, les restitutions ne sont pas uniformes et une partie des nutriments quitte la parcelle avec la production animale.

Mais lorsque les conditions sont favorables, le pâturage permet de réduire le recours à certaines interventions mécaniques et, dans certains systèmes, à une destruction chimique.

Une fois les clôtures installées, les animaux récoltent eux-mêmes leur nourriture, sans qu'un tracteur doive intervenir pour chaque kilogramme consommé.

Et cette valorisation permet de produire de l'alimentation humaine à partir d'une biomasse qui n'était pas initialement destinée à cet usage.

Quad de pose de cloture pour garder les moutons sur la parcelle.

🦋 Laisser le temps à la biodiversité de s'installer

Un autre aspect nous tient particulièrement à cœur.

Entre l'implantation du couvert et l'arrivée de nos brebis, la végétation peut se développer pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois.

Selon les espèces et les dates de semis, certaines plantes ont le temps de fleurir, offrant des ressources aux insectes.

Puis les moutons interviennent.

Le pâturage progressif et la gestion par parcelles peuvent permettre de conserver temporairement des zones refuges et de limiter la brutalité de certaines interventions sur la végétation.

Cela ne signifie pas que tous les insectes échappent au pâturage ni que celui-ci est systématiquement meilleur pour la biodiversité qu'une autre méthode de gestion.

Mais en adaptant la période d'intervention, la pression de pâturage et la surface consommée, nous pouvons rechercher un compromis intéressant entre production fourragère, biodiversité et besoins agronomiques.

🌍 Développer un élevage sans posséder ses terres

C'est probablement l'un des aspects les plus importants de notre histoire.

Traditionnellement, développer un élevage signifie souvent devoir disposer de davantage de terres pour produire les fourrages nécessaires à l'alimentation des animaux.

Or, en Wallonie, l'accès au foncier agricole représente un obstacle important pour de nombreux projets.

Notre démarche a été différente.

Plutôt que de chercher à posséder toutes les surfaces nécessaires, nous avons cherché à mieux valoriser des ressources déjà présentes sur le territoire.

Les couverts végétaux sont implantés par des agriculteurs dans le cadre de leur rotation culturale.

Nous intervenons ensuite pour en valoriser une partie avec nos brebis, dans le respect des besoins agronomiques de la parcelle et des accords conclus avec les agriculteurs.

Ce fonctionnement nous donne accès à des ressources fourragères à un coût foncier très faible par rapport à l'acquisition ou à la location permanente de terres agricoles.

Évidemment, cela ne signifie pas que cette alimentation est gratuite.

Il faut compter le matériel, les clôtures, les déplacements, l'eau, la surveillance et le temps de travail.

Mais ce modèle nous permet de limiter fortement notre besoin en terres permanentes et de développer une activité d'élevage en complémentarité avec les grandes cultures.

📅 Plus de sept mois de ressources fourragères sur l'année

Aujourd'hui, au cours de notre campagne 2025-2026, ce système nous permet de mobiliser des ressources fourragères pendant plus de sept mois de l'année.

C'est considérable pour notre organisation.

Les couverts ne constituent évidemment pas une ressource uniforme : leur disponibilité, leur quantité et leur qualité varient selon les saisons, les mélanges implantés, les dates de récolte et les conditions météorologiques.

Il faut donc anticiper, organiser les déplacements et conserver des solutions alimentaires complémentaires.

Mais ils nous offrent une véritable souplesse pour nourrir notre troupeau.

Et surtout, ils permettent de valoriser des surfaces qui restent avant tout destinées à produire des cultures alimentaires ou industrielles.

Nous ne remplaçons pas les cultures par des moutons. Nous introduisons de l'élevage dans les périodes où les terres peuvent aussi produire des services environnementaux et du fourrage.

⚖️ Une pratique vertueuse, à condition de bien la gérer

Il serait trop simple de présenter le pâturage des couverts comme une solution miracle.

Nous avons appris, parfois à travers nos propres erreurs, qu'il faut respecter plusieurs équilibres.

Certains mélanges végétaux présentent aussi des limites alimentaires : déséquilibres nutritionnels, risques liés à certaines espèces ou à leur stade, transitions alimentaires trop rapides.

Et le pâturage ne détruit pas toujours complètement le couvert. Certaines plantes peuvent repousser ou nécessiter une intervention complémentaire avant l'implantation de la culture suivante.

Il faut également tenir compte des obligations réglementaires applicables aux couverts et des objectifs de l'agriculteur.

Tout cela demande de l'observation, des échanges et de l'adaptation.

La réussite ne repose pas simplement sur le fait de mettre des moutons dans un champ. Elle repose sur la bonne rencontre entre les besoins du sol, ceux de la culture suivante et ceux du troupeau.

🤝 Plus complexe à organiser, mais tellement plus riche humainement

Cette aventure nous a aussi appris quelque chose d'essentiel : l'agriculture ne se résume pas aux techniques de production.

Pour faire pâturer des couverts végétaux, il faut travailler avec d'autres agriculteurs.

Comprendre leurs rotations, leurs calendriers, leurs contraintes, leurs objectifs agronomiques.

Il faut se coordonner, discuter des espèces semées, de la date d'entrée des animaux, de la pression de pâturage et de la restitution des parcelles.

Ces échanges nous permettent d'apprendre continuellement.

Nous apportons notre connaissance des moutons et de leurs besoins alimentaires. Les agriculteurs nous apportent leur expérience des cultures, des sols et des couverts.

Et ensemble, nous construisons des solutions adaptées à chaque situation.

Cette coopération nous a permis de rencontrer des personnes passionnantes et de créer des partenariats qui dépassent largement la simple mise à disposition d'une parcelle.

C'est parfois plus compliqué que de travailler uniquement chez soi. Mais c'est aussi beaucoup plus riche.

Des moutons dans un couvert lors d'une attaque hivernale. La neige ne leur fait pas peur.

🇧🇪 Complexifier nos pratiques pour rendre notre agriculture plus robuste

On cherche souvent, en agriculture, à simplifier les systèmes.

Agrandir les parcelles, spécialiser les exploitations, mécaniser les interventions, réduire le nombre d'opérations.

Cette recherche d'efficacité a évidemment permis de nombreux progrès.

Mais elle peut aussi nous faire oublier les complémentarités possibles entre différentes productions.

Notre expérience nous pousse à explorer une autre voie.

Une voie où l'on accepte parfois davantage de complexité organisationnelle pour mieux utiliser les ressources disponibles.

🌱 Des plantes qui protègent les sols et produisent de la biomasse.

🐝 Des couverts qui peuvent accueillir et nourrir une partie de la biodiversité.

🐑 Des brebis qui valorisent cette végétation en production animale.

🌾 Des agriculteurs qui peuvent intégrer l'élevage à leurs rotations sans changer leur activité principale.

🤝 Des exploitations qui collaborent plutôt que de chercher à tout réaliser seules.

Et, au bout de cette chaîne, une production alimentaire locale qui contribue à notre souveraineté alimentaire.

Ce modèle n'est pas nécessairement le plus simple. Il n'est pas non plus adapté à toutes les situations.

Mais il permet de diversifier les ressources, de multiplier les complémentarités et, nous l'espérons, de construire une agriculture plus robuste face aux défis économiques, climatiques et environnementaux.

Changement de parcelle pour des brebis qui quittent un colza pour un couvert de tournesols.

❤️ Depuis 2018, bien plus qu'une technique agricole

Lorsque nous avons découvert le pâturage des couverts végétaux en France, nous n'imaginions pas encore la place qu'il prendrait dans notre élevage.

Huit ans plus tard, cette pratique fait partie de notre identité.

Elle nous a permis de développer notre troupeau, d'accéder à de nouvelles ressources fourragères et de construire des relations durables avec d'autres agriculteurs.

Elle nous rappelle surtout qu'une parcelle agricole peut rendre plusieurs services à la fois.

Protéger un sol, accueillir de la biodiversité, nourrir des animaux et contribuer à l'alimentation humaine ne sont pas nécessairement des objectifs opposés.

Parfois, ils peuvent se renforcer mutuellement.

C'est cette agriculture que nous essayons de construire, à notre échelle, avec nos réussites, nos erreurs et beaucoup de passion.

Une agriculture où les plantes, les animaux et les hommes travaillent ensemble. Pas nécessairement pour être les plus performants dans chaque domaine, mais pour construire un système plus cohérent, plus autonome et plus robuste. 🌱🐑

Des plantes de nos paysages aux couleurs de nos laines